La cinquième saison de N. K. Jemisin m’a fait frissonner (5★)

La cinquième saison de N K Jemisin repose sur un style émotif, qui magnifie des personnages complexes et vivants, dans un univers immersif

« L’hiver sera précoce, cruel et très, très, très long. Il s’achèvera un jour, certes, comme tous les hivers, et le monde redeviendra ce qu’il a été. Au bout du compte.
Au bout du compte.
Les habitants du Fixe vivent en état d’alerte permanent. Ils ont construit des murailles, creusé des puits, stocké de la nourriture. Ils survivront facilement cinq, dix, voire vingt-cinq ans dans un monde sans soleil.
Au bout du compte signifie en l’occurrence dans quelques milliers d’années.
Regardez. Les nuages de cendre se déploient déjà. »

C’est un livre qui m’a fait voyager. Mais d’un déplacement brutal, violent, qui tord l’estomac. Car le style de N K Jemisin est comme ça, il prend aux tripes. Et ses personnages sont de même : ils refusent la soumission, refusent de laisser indifférent. Et surtout son monde… cette Terre maléfique et violente, à peine – et temporairement – domptée par cette magie géologique effrayante. Vous l’aurez compris : j’ai adoré La cinquième saison. Je ne peux que conseiller de courir le lire, si ce n’est pas déjà fait.

5/5

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La cinquième saison de N K Jemisin

Une immersion totale portée par un style plein d’émotions

Pour moi, dès les premières pages de La cinquième saison, on est comme téléporté dans le Fixe – cette espèce de Terre alternative aux catastrophes géologiques régulières. Parce que tout de suite, l’émotion brute et violente du deuil d’une mère pour son fils nous frappe. Comment rester insensible ? Comment ne pas avoir cette espèce de fascination terrifiée s’installer et nous pousser à continuer la lecture ?

Car le style de N K Jemisin se révèle être un tourbillon d’émotions, des phrases tordues, cousues, recollées, de longues lignes poétiques, coupées d’un mot brutal. J’avais l’impression de sentir la douleur, la colère ou la honte quand je lisais. Et pourtant, le tout reste très lisible et accessible, évitant l’écueil d’une masturbation littéraire inaccessible aux foules.

Et puis, si l’extrait reproduit plus haut ne vous a pas déjà convaincu, je ne sais pas quoi dire de plus. Enfin, si, rendez-vous ici pour feuilleter un peu les premières pages (idem mais en anglais). Je sens déjà mon estomac se tordre et mon petit cœur frémir à lire certaines lignes, c’est ça l’effet que le style de N K Jemisin me fait.

Un univers imaginatif dégageant une impression réaliste rarement égalée

La seule difficulté de l’écriture serait les multiples néologismes saupoudrés régulièrement. Mais c’est justement eux qui font vivre cet univers, ce Père Terre mauvais et vengeur, déterminé à éliminer brutalement les colonies humaines qui le peuplent. Le monde de La cinquième saison est rendu crédible par des dizaines de petits détails qui forment un tout cohérent : le système juridique qui change en temps de catastrophe géologique – les dites cinquièmes saisons -, les constructions des maisons toutes réalisées en pensant à l’inévitable, les mélanges raciaux, la structure des communautés, la persécution subie par les utilisateurs de magie… C’est de là qu’une impression de réel réussie se dégage.

Mais surtout, ce qui me rend vraiment admiratrice de l’auteur, ce sont les recherches minutieuses qu’elle a pu faire sur la géologie. Enfin, certes, mes cours de sciences de la terre datent de ma terminale S. Mais les mécanismes qu’elle décrit et utilise m’ont tous parus crédibles et possibles. Elle parle de failles géologiques, de foyers, de répliques, de magma… de manière maîtrisée, renforçant encore plus cette impression de rentrer dans un monde qui existe vraiment.

Ces éléments scientifiques sont aussi employés pour expliquer et décrire la magie de l’orogénie, une magie manipulant l’énergie – et ayant surtout des conséquences géologiques. Cela rend toute description de l’utilisation de l’orogénie satisfaisante et bizarrement réaliste.

Quand je pense à d’autres worldbuilders (créateurs de monde) fameux, peu ont réussi à m’immerger autant. Brandon Sanderson, Robert Jordan, GRR Martin… Je reconnais leur talent, et pourtant, ils n’ont pas autant réussi à donner cette étincelle de vie que N K Jemisin a pu créer. Seul Tolkien a pu me faire un effet similaire.

Une structure narrative intelligente au service de personnages bien construits

Sans rentrer trop dans les détails pour ne pas spoiler, on suit trois personnages alternativement. Damaya, une petite fille ; Syénite une jeune femme ambitieuse ; et Essun la mère en deuil (et en colère).

Les informations sur l’univers sont habilement distribuées au fur et à mesure des chapitres, permettant de comprendre les évènements arrivant à chacun des personnages, notamment s’agissant de l’orogenie – la magie géologique – et de la persécution subie.

Mais surtout, je n’ai aucune critique négative à apporter à la construction des personnages. Leur psychologie est admirablement bien reproduite par le style, par ces retranscriptions d’émotions réprimées mais pourtant bien présentes – à la frontière de leur conscience et même de la notre. Leurs motivations, leurs espoirs, leurs décisions… tout est clair en ce qu’on se dit qu’à leur place, évidemment qu’on aurait agit de même. Et, même lors des rares occurrences où l’on est pas d’accord : on comprend.

Une révélation que l’on devine vers le milieu du bouquin (mais confirmée qu’à la fin) rend le tout – personnages et structure – encore plus brillant. Vraiment, laissez-vous porter, ça en vaudra le coup.

Un bémol à porter sur la traduction française

J’ai pu feuilleter un peu la version française de La cinquième saison, et de manière très générale, j’en salue la qualité. Le style est efficacement reproduit, et les mêmes émotions sont crées à passages équivalents, en français ou en anglais.

Par contre, j’ai vraiment du mal avec le choix de traduire les passages où la narration est effectuée à la deuxième personne (« you »), par « vous » et non « tu ». Il y a pour moi des raisons narratives qui devraient conduire à l’usage du « tu » (d’autant plus que le « tu » est plus intimiste, poussant plus rapidement à une identification que je trouve importante pour un style aussi émotif que celui de N K Jemisin). J’ai pu voir que l’auteur avait contribué à la traduction, donc j’imagine que l’idée a dû être discutée, bien que je reste sceptique.

Donc, à cause de ça, je recommande de lire ce livre en anglais. Comme indiqué plus haut, les néologismes du texte peuvent le rendre un peu impressionnant à première vue, mais il se lit correctement.

Pour aller plus loin

Vous avez apprécié cette Terre mauvaise et violente, et la touche d’angoisse qui en résulte ? Pour un monde gris et sans espoir, reprenez ce classique du genre post-apocalyptique qu’est La Route de Cormac McCarthy. Sinon, pour un livre de Fantasy française post-apo (et un peu moins sombre tout de même), essayez La Messagère du Ciel de Lionel Davoust.

Vous aimez bien quand, comme les orogènes, ceux qui usent de la magie sont haïs ou persécutés ? En Fantasy française, vous aurez Les Illusions de Sav-Loar, où les femmes qui pratiquent la magie sont pourchassées. Une lecture sympathique, à la structure peut-être un peu confuse, mais dont les personnages séduisants sauvent le tout.

Pour une magie construite de manière presque scientifique, Brandon Sanderson est le maître du genre. La magie dans la trilogie des Fils-des-Brumes remplit parfaitement le contrat.