La Crécerelle de Patrick Moran : un agréable voyage (4★)

La Crécerelle de Patrick Moran : voyage agréable mais vaguement décevant

« Autour d’elle, le paysage vague lui offre comme un reflet de son tempérament ; une indécision, un point de bascule qui pourraient faire glisser les choses dans un sens comme dans l’autre. Toujours cette hésitation, à l’arrière de sa pensée, même si tout ce qui doit arriver est déjà décidé d’avance. »

La Crécerelle est comme un amour d’été ; j’ai dévoré le livre, en quelques nuits, séduite par la plume évocatrice de Patrick Moran, tout en restant vaguement sur ma faim, l’esprit un peu embrumé.

4/5

(★ ★ ★ ★)

La Crécerelle de Patrick Moran

Une plume évocatrice au service d’une intrigue épurée

C’est qu’il est beau et bien écrit, ce bouquin. Les phrases sont claires, comme posées délicatement sur la page, choisies avec soin pour un effet réussi et des images fortes. Les paysages et les cités étranges s’enchaînent, marquant sans difficulté mon imaginaire et m’entraînant sans difficulté dans le monde de l’auteur.

La Crécerelle, l’héroïne, est elle-même séduisante, un personnage presque tragique qui entraîne facilement l’intrigue de l’histoire. J’ai apprécié ses défauts : égoïste, froide au premier abord, ambigüe. C’est toujours un plaisir de lire un personnage à la fois clivant et complexe.

Le monde est immersif, ce qui est appréciable dans un livre de fantasy. Les cités et les paysages, tous différents, semblent réalistes malgré la magie et le fantastique, ode à la construction et l’écriture méticuleuse de Patrick Morvan. Il a réussi à rendre vivante cette dichotomie entre le Nord et le Sud, en la chargeant d’un grain et d’un symbolisme particulier qui rajoutent une profondeur agréable à l’univers. J’imaginais sans difficulté les forêts verdoyantes du nord et les cités-états civilisée dans le désert du sud.

La magie se range dans la catégorie plus « mystérieuse » des débuts de la fantasy (Ursula le Guin plutôt que Brandon Sanderson), tout en était suffisamment expliquée pour ne pas desservir l’intrigue ni servir de deus ex machina. J’ai cru comprendre que les approfondissements à apparence philosophique du système de magie ont déplu à certaines critiques, mais cela ne m’a pas dérangée au contraire : j’ai trouvé que cela rajoutait de la profondeur et de la vie à l’univers.

Ainsi, la force de ce livre, c’est son monde imagé et frappant.

L’intrigue quant à elle est simple sans être simpliste ; une quête sans fioriture, qui entraîne l’histoire sans chichis. Certains l’ont appelée « prévisible », et si je suis d’accord, ce n’est pas un défaut pour moi. Au contraire, je pense qu’il était ici nécessaire que l’intrigue s’efface, pour laisser au personnage principal l’espace nécessaire pour se déployer. Ici, simplicité était synonyme d’efficacité.

Et pourtant…

De mauvais dialogues dans un ensemble parfois artificiel

Pourtant, il manque quelque chose. Ou plutôt : quelques maladresses empêchent ce livre de se hisser dans les fleurons du genre. C’est peut-être le texte, qui, presque « trop » travaillé, manque légèrement d’émotions. Elles sont belles les images qu’il évoque, mais les sentiments sont absents. L’ensemble me semblait à l’image de l’héroïne ; construit, un peu trop savant pour son propre bien, comme pour tenir à distance un trop plein de quelque chose de sombre.

Mais c’est surtout l’absence de vie des personnages secondaires qui m’a gênée. Le personnage secondaire principal est ma grande déception : une dynamique intéressante sur le papier est créé avec la Crécerelle, mais pourtant celle-ci échoue à se détacher du papier. Ceux qui entouraient la Crécerelle paraissaient sans vie, n’agissant que selon des règles abstraites créées par l’auteur.

Tout me semblait faux et artificiel ; peut-être à cause des dialogues irréalistes, carrément mauvais par moment. Tous les personnages parlaient de la même manière, policée et creuse. Certains passages ont même coupé mon immersion, me faisant sortir de ma lecture tellement ils étaient irréalistes. Tellement dommage, après de beaux paragraphes équilibrés, de passer à des échanges qui me faisaient grimacer.

A peu de choses près, ce livre aurait pu être excellent : j’espère que les prochains écrits de l’auteur sauront relever le défi, car je sens un potentiel certain pour la suite.

 

La Crécerelle de Patrick Moran
Pin moi !

Pour aller plus loin

Au contraire de la plupart, vous avez apprécié la Crécerelle, une héroïne ambigüe et égoïste, presque détestable ? Partez à la rencontre de Lada dans And I Darken de Kiersten White. A côté, la Crécerelle fera office de cœur tendre.

Des puissances maléfiques, un style évocateur et une intrigue épurée : ce sont les ingrédients que vous avez aimé/qui vous ont intéressés dans La Crécerelle. S’il vous plaît, courrez lire Que Passe l’hiver de David Bry, un huis clos enneigé qui fut un énorme coup de cœur.

L’héroïne soumise à une autre volonté que la sienne, ça vous séduit ? Essayez en science-fiction La Justice de l’Ancillaire, où le personnage principal est une intelligence artificielle (je conseille aux anglophones de lire ce titre en anglais, où le style est bien plus efficace : c’est peut-être l’occasion de vous mettre à l’anglais…).

Pour finir, allez jeter un coup d’œil à ces livres de Fantasy sur les sorcières. On y trouve les mêmes thèmes que dans La Crécerelle : pouvoirs maléfiques, femme puissante provoquant haine et peur…