La Fugitive de Hélène P. Mérelle : confus (1★)

Sans cohérence narrative, La Fugitive de Hélène P. Mérelle échoue à être le conte d’apprentissage promis, et dérive dans la fiction érotique mêlée de misandrie

« Octavianne n’avait jamais rien ressenti de tel : la pression de l’air sembla se modifier soudainement pour écraser son corps sur le sol. Ses jambes se dérobèrent sus elle, ses genoux heurtèrent brutalement une racine. Ses poumons luttaient à chaque souffle, et un bourdonnement naquit dans ses tempes. La brève suffocation qu’elle avait ressentie cinq ans plus tôt n’avait été qu’un avant-goût de cette oppression qui l’a jetait à terre. A travers les points noirs qui obscurcissaient sa vision, elle vit sa sœur se rapprocher, un rictus satisfait aux lèvres :
– A présent tu m’obéiras, et tu te montreras docile envers le légat d’Inissan. »

Le tome 1 de l’Automne des Magiciens (La Fugitive) présente un début presque prometteur, bien que sans originalité. Il nous semble être face à un classique conte d’apprentissage, où l’héroïne cherche à apprendre la magie pour se défaire de la méchante Reine.

Puis… la quête de connaissance passe à l’arrière-plan et l’histoire se transforme en péripéties érotiques avec un homme-lion. L’ensemble devient narrativement très confus, jusqu’à la débandade finale où un évènement très anticlimactic vient finir de gâcher le tout. Tout cela ne serait pas complet sans un chouilla de misandrie : aucun des hommes de La Fugitive n’est capable de contrôler son désir irrépressible de coucher avec l’héroïne, et ce jusqu’à la tentative de viol à plusieurs reprises. L’ensemble en est fatiguant et irréaliste, poussant à se demander pourquoi personne n’a fait de relecture de cohérence.

Ah et : la quatrième de couverture spoile l’entièreté du roman. Bravo l’éditeur.

1/5

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L'automne des magiciens - tome 1 La Fugitive - Hélène P. Mérelle

Un début presque prometteur (presque)

J’ai beaucoup hésité avant de prendre ce roman. La quatrième de couverture parlait d’une princesse fuyant un mariage arrangé, se découvrant des pouvoirs magiques et trouvant l’amour sur la route. Donc bon, du cliché en puissance. Mais parfois, une histoire clichée peut être surprenamment bien réalisée (je pense à toi, Burning Bright de Melissa McShane)… J’ai donc voulu laisser une chance à cette auteure francophone.

Sur ce point là je n’ai pas eu tort : on a effectivement évité le traitement ultra cliché qui me faisait peur. Octavianne voyage beaucoup, commence à apprendre la magie de manière laborieuse, est même une servante pendant quelques temps… C’était relativement agréable à lire. Le style est d’ailleurs fluide et transparent, dans le sens où il ne gène pas du tout la lecture (sans se détacher particulièrement).

J’avais hâte que l’héroïne commence à trouver un maître de magie, mais surtout… Je me délectais d’avance de cette confrontation qui se dessinait entre Octavianne et sa sœur la méchante Reine toute puissante… Ah. Ah. J’étais naïve. Les défauts de La Fugitive m’ont vite rattrapée et m’ont fait changer d’avis.

La construction narrative est décevante et ne raconte pas une histoire intéressante

La construction narrative est confuse et m’a rapidement fait perdre mon intérêt.

Un changement de thématique en plein milieu du roman

Il n’y a pas de but clair et unifié dans la narration.

Au départ, Octavianne fuit son mariage arrangé et cherche à apprendre la magie (ce qu’elle fait dans la première moitié du bouquin). Si on passait outre cette fascination dérangeante que l’héroïne déclenche chez tous les mâles (voir plus bas), c’était une partie que j’ai appréciée. La curiosité d’Octavianne est bien rendue, on a envie d’en apprendre plus avec elle, notre appétit est attisé par les touches de mystères apposées ici et là.

Puis Octavianne rencontre Adalgis, un homme mi-lion, avec lequel elle développe une relation amoureuse (je ne spoile rien, tout est dans la quatrième de couverture…). Et là, cette quête de puissance et de connaissance passe complètement à l’arrière-plan. A ce guerrier non magicien, elle lui demande d’être son tuteur en magie… WTF quoi. Je ne dis pas que ce n’est pas crédible : je sais bien que les hormones font parfois perdre la tête, nous poussant soudainement à faire n’importe quoi pour l’être désiré.

Mais le roman promet une quête magique dans sa première partie, et change ensuite de direction pour nous emmener dans une espèce de fan fiction érotique Kemonomimi (ce truc japonais avec des personnages mi humains mi animaux). Bah désolée, mais ce n’est pas ce que je recherchais dans un roman de Fantasy.

Donc après une première moitié axée sur la quête de connaissance, on a une seconde partie centrée sur leurs séances de sexe et les crises de jalousie possessive d’Adalgis. Génial.

Un héros qui subit l’action au lieu d’en être le moteur

>>> Attention, cette section présente un spoiler de l’intrigue de La Fugitive. Passez au titre suivant si vous ne souhaitez pas le lire.

Ensuite… brusquement, l’antagoniste principal (la méchante Reine) meurt. Comme ça. Venant de nulle part : aucune intervention de l’héroïne. Je comprends que c’est pratique pour l’auteur, qui veut faire d’Octavianne la Reine. Mais euh… Est-ce que ça n’aurait pas été plus intéressant de faire tuer/renverser la méchante par la héroïne ? Ou même simplement de la faire un peu plus participer ? Genre, comme dans la quasi totalité des Histoires depuis le début de l’humanité ? Ce principe même du Héros qui affronte les obstacles et combat l’antagoniste ? Bah non, ici l’antagoniste meurt tout seul et Octavianne devient Reine. Le conflit principal fait pssschit de manière très décevante.

Illustration : imaginez le tome 3 du Seigneur des Anneaux, juste avant la bataille finale et l’infiltration de Frodon dans le Mordor. La tension est à son comble et… Et Sauron meurt étouffé en mangeant sa salade. Voilà donc l’effet que la mort de la méchante Reine m’a fait.

>>> Fin du spoiler.

En fait, on en vient au problème principal de l’héroïne : c’est une victime. Dans le sens premier du terme : Octavianne subit les évènements du roman, elle n’est pas active (la seule exception étant sa fugue au début) et se laisse porter. C’est parfaitement illustré par un dialogue avec Adalgis. Ce dernier lui demande : « mais où veux-tu aller ?« . Et elle répond : « Je ne sais pas.«  Donc Octavianne avance en faisant ce qu’on lui dit. Quand elle ne suit pas les instructions de quelqu’un, c’est la Déesse Lune elle-même qui vient lui dire quoi faire… Au bout d’un moment, tout ça n’a plus grand intérêt narratif…

La Fugitive ne semble parfois n’être qu’une suite de viols échappés de justesse

Mais surtout, ce qui m’a fait perdre tout mon respect pour ce bouquin… c’est ce problème avec les personnages masculins. TOUS les hommes qu’Octavianne rencontre veulent coucher avec elle. Tous. (Ok, sauf le vieil aveugle malade, j’avoue.) Et quand je dis « veulent coucher avec elle« , ce n’est pas juste : « oh je la trouve jolie !« . C’est « oh mon Dieu je suis tout dur en bas, je ne peux pas me contrôler et bien qu’elle ait l’âge d’être ma fille, j’ai un désir maladif pour elle » (véridique, c’est la manière dont pense l’un des personnages…).

De ce fait, deux situations. Soit l’homme est un protagoniste : dans ce cas il arrive avec de graaaandes difficultés à contrôler son désir irrépressible et à ne pas violer Octavianne (après tout de même quelques attouchements légers, faut pas déconner – véridique, encore). Soit l’homme est un antagoniste (ce qui caractérise la plupart des hommes qu’elle rencontre) : dans ce cas, il essaie de la violer (parfois de manière assez graphique). Ce qui fait que La Fugitive est constellée de tentatives de viol et d’agressions sexuelles (ou de la peur d’Octavianne d’en être victime). Alors que rien dans le contexte du roman ne justifie cela.

Je n’ai rien contre la description de la violence sexuelle dans un roman. Hélas, c’est un fait de la vie ; la littérature décrit l’humain, dans sa lumière et son obscurité. Certains romans traitent d’ailleurs le sujet de manière fine et intelligente (voir plus bas pour des exemples). Par contre, le fait que La Fugitive décrive TOUTES les interactions entre l’héroïne et les hommes comme un viol potentiel est plus qu’agaçant : c’est une fausse description des rapports humains. Et donc c’est rapidement très fatiguant à lire.

 

L'automne des magiciens - tome 1 La Fugitive - Hélène P. Mérelle
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Pour aller plus loin : idées de lectures liées

Vous aimeriez bien pour une fois lire quelque chose de nuancé et intelligent sur la violence sexuelle ? Plusieurs romans traitent le sujet de manière bien plus profonde que La Fugitive :

  • En lecture Fantastique ado, vous pourrez essayer La Prédiction d’Alice Hoffman. On y conte l’histoire d’un peuple d’Amazones fières et farouches. Le sujet du viol est un des thèmes principaux de l’histoire. L’histoire est facile à lire, poétique, et l’imaginaire puissant.
  • Si Robin Hobb est principalement connue pour sa saga de l’Assassin Royal... C’est pour moi dans celle des Aventuriers de la Mer qu’elle excelle à traiter certains des thèmes les plus sérieux. Celui de la violence sexuelle (et même du viol) est abordé tout au long de la trilogie, sans misérabilisme ni excès, mais de manière humaine et ouverte. Ce fut une lecture qui, adolescente, m’apporta beaucoup sur le sujet. Je ne peux rien dire sans spoiler, mais si le thème vous intéresse : foncez.
  • Dans Les Illusions de Sav Loar, le traitement des violences sexuelles y est beaucoup plus dur. Attention à certaines scènes graphiques, qui sont très difficiles à lire (mais qui sont justifiées, contrairement à La Fugitive). L’auteure, Manon Fargetton, échappe au manichéisme et évoque les rapports homme/femme ainsi que la guérison après de tels traumatismes.

Vous avez été déçu à ce tournant où La Fugitive devient ce délire érotico-romantique, et vous cherchiez plutôt cette quête d’apprentissage de la magie ? Tous les romans de Brandon Sanderson traitent de la thématique, et c’est complètement dans le sujet de la série géniale-extraordinaire-unique de Pierre Bottero La Quête d’Ewilan. Mais pour parler de romans moins connus, essayez :

  • Les Messagers des vents de Clélie Avit. Histoire classique de la jeune femme se découvrant des pouvoirs magiques puissants, qu’elle va devoir apprendre à maîtriser tout au long du roman. Rien qui ne marquera l’histoire de la littérature, mais le roman se lit facilement et de manière agréable.
  • Pour un style beaucoup plus travaillée, essayez Déracinée de Naomi Novik. L’écriture est ciselée et la magie poétique. J’ai adoré.