La Justice de l’Ancillaire d’Ann Leckie : délicat mais puissant (5★)

La Justice de l’Ancillaire m’a complètement emportée, grâce au style fluide et contemplatif d’Ann Leckie qui retranscrit parfaitement la complexité de son personnage principal

« Sometimes I don’t know why I do the things I do. Even after all this time it’s still a new thing for me not to know, not to have orders to follow from one moment to the next. So I can’t explain to you why I stopped and with one foot lifted the naked shoulder so I could see the person’s face. »

La Justice de l’Ancillaire m’a emportée ; j’ai dévoré la trilogie, ayant développé une connexion émotionnelle forte avec le personnage principal, une Intelligence Artificielle. Sa relation ambigüe avec ses émotions, qui lui sont à la fois lointaines et incompréhensibles, mais pourtant à la base de toutes ses décisions, est particulièrement bien retranscrite. Hélas, la traduction française est médiocre, et j’espère que vous pourrez lire ce livre en anglais pour l’apprécier autant que moi.

5/5

(★ ★ ★ )

La Justice de l'Ancillaire d'Ann Leckie

Le style d’Ann Leckie est simple et ciselé, avec une originalité intéressante

J’ai tout de suite été convaincue par le style de l’auteur. Les phrases sont simples, l’enchaînement fluide et les descriptions efficaces. Cette esthétique spartiate recèle un cachet poétique qui m’a touchée. Le côté un peu contemplatif m’a même fait pensé à Mémoire d’Hadrien de Marguerite Yourcenar (mon livre préféré of all time). Je ne pense pas que le choix de cette façon d’écrire ait été anodin, puisque ce style convient parfaitement au personnage principal, une intelligence artificielle qui ne comprend pas vraiment ses émotions. Comme elle, on ne saisit pas forcément les motifs de tous ses actes, tout en les comprenant quand même, de cette connaissance plus instinctive et émotionnelle.

Mais ce que j’ai trouvé génial, c’est le remplacement de tous les pronoms masculins par des pronoms féminins. Culturellement, la civilisation du Radch ne reconnaît pas vraiment de différence entre les genres ; de ce fait leur langue n’a pas de « elle » ni de « il« . Ainsi, tous les personnages ont par défaut dans le langage un genre féminin, peu important qu’ils soient mâles ou femelles.

Bien que le début soit un peu étrange à lire, on s’y fait rapidement, et on se rend compte que nous aussi, on finit par ne plus trouver le sexe des personnages importants. On arrive à savoir pour la plupart s’ils sont homme ou femme, mais certains personnage restent indéterminés tout au long du bouquin, et cela fonctionne bien. On se concentre sur les individus en eux-même, et on finit par avoir en tête une image d’un être humain plus que d’un homme ou d’une femme. C’est intelligent, original, et ça fonctionne. C’est vraiment une expérience de lecture différente, à part entière.

Un structure narrative intelligente qui renforce le récit et complexifie le personnage principal

Le récit est divisé en deux, à partir d’un évènement principal, chronologiquement situé au milieu de l’histoire, mais qu’on ne découvre qu’à la fin. Ainsi, on suit parallèlement ce qui se passe après cet évènement, et ce qui arrive avant ce dernier. Bien qu’on devine rapidement la teneur de ce moment, il faut attendre la fin pour en avoir la confirmation. Et on lit tout ça entièrement dans la tête du personnage principal.

J’ai trouvé que cette structure fonctionnait bien. Étrangement, cela renforçait l’impression d’être dans la tête d’une intelligence artificielle à la conscience fragmentée en plusieurs endroits, puisque notre lecture l’est à plusieurs moments. Chaque chapitre éclairait le suivant, donnant l’impression de suivre un collier de perles dont chacune embellissait ses sœurs. En plus, l’un des fils narratif se situe dans une planète gelée, et l’autre dans une jungle moite ; les atmosphères sont particulièrement bien rendues, et j’ai adoré passer de l’une à l’autre.

L’intrigue quant à elle est simple, et sans en dire plus pour ne pas spoiler, le fait d’en apprendre de plus en plus par fragments rend les motivations du personnage, abstraites au départ, bien plus compréhensibles. Je ressentais comme elle ressentait, à la fin.

Une beauté d’écriture gâchée par la traduction de La Justice de l’Ancillaire

C’est une critique difficile à écrire, car ce qui m’a séduite avant tout dans La Justice de l’Ancillaire, c’est le style d’Ann Leckie. Et c’est là tout le problème : la traduction française me parait atroce. Le style n’est pas aussi fluide, il me semble gras à la lecture (je n’ai feuilleté que quelques pages). Ainsi, tous ceux à qui j’ai recommandé le livre, et qui l’ont lu en français, n’ont pas pu le terminer.

C’est surtout le remplacement du genre masculin par le genre féminin qui a été massacré par la traduction… Au lieu de faire comme en anglais, et de juste tout passer au féminin, le traducteur a tout mélangé… Comme rien ne vaut un exemple, regardez plutôt un extrait en anglais, puis en français :

« A barkeep stood behind a high bench. She was a native – short and fat, pale and wide-eyed. Three patrons sprawled in seats at a dirty table. Despite the cold they wore only trousers and quilted shirts – it was spring in this hemisphere of Nilt and they were enjoying the warm spell. »

Et en français (attention aux yeux) :

« Une serveur se tenait derrière un comptoir. C’était une indigène – courte et grasse, pâle, les yeux écartés. Trois clients étaient affalées sur des sièges à une table sale. Malgré le froid, elles ne portaient que des pantalons et des chemises doublées – c’était le printemps, dans cet hémisphère de Milt, et elles profitaient de la douceur de la saison. »

Oui, vous avez bien lu. Une serveur. Trois clients affalées. Non. Juste non. Cela détruit l’intention du texte et rend le tout illisible… Je ne comprends pas les raisons de cette traduction qui gâche tout. Alors, s’il vous plaît et si possible, lisez ce livre en anglais (Ancillary Justice). Sinon… je pense qu’il vaut mieux passer son chemin.

Pour aller plus loin

Une vision culturelle différente sur les genres féminins et masculins vous intéresse ? Rentrez plus en avant dans la civilisation de la Culture de Iain Banks, et particulièrement dans l’Usage des Armes.

Ce qui vous avait attiré dans la Justice de l’Ancillaire, c’est d’être dans la tête d’une Intelligence Artificielle ? Essayez donc All Systems Red de Martha Wells. Un robot hautement dangereux qui a dû mal à se comporter avec les humains : une lecture sympathique et rapide !