La Messagère du Ciel de Lionel Davoust : un envoûtement (5★)

La Messagère du Ciel de Lionel Davoust fut l’excellente surprise française de 2017

« Un marionnettiste pervers semblait s’être emparé de la dépouille de l’animal pour en faire un cruel jouet de chair. La gueule dévoilait d’atroces lames recourbées, lesquelles brillaient d’un éclat métallique. Un épais morceau de chair tomba avec un bruit mou. Le cœur de Mériane se souleva. »

Énorme coup de cœur, qu’une relecture m’a rendu encore plus appréciable. La Messagère du Ciel de Lionel Davoust m’a prise par surprise : si certaines parties du livre sont classiques et sans intérêt particulier, d’autres moments se révèlent particulièrement brillants et font passer l’ensemble de potable à remarquable.

Vous trouviez que le mythe de Jeanne d’arc a trop été rabattu ? Mais si Dieu, et une version bien misogyne, ne l’avait choisi que par erreur ? Et qu’en plus Jeanne d’Arc ne croyait pas en lui, ou uniquement pour le détester ?

Bienvenue dans la série des Dieux Sauvages ! (voir la critique du tome 2)

5/5

(★ ★ ★ )

La messagère du ciel de lionel davoust

Des Dieux sauvages dont l’affrontement est jouissif à lire

La Messagère du Ciel peut être grossièrement divisée en deux intrigues principales à la qualité inégale : une intrigue politique de court classique et l’intrigue que j’appellerais des Dieux Sauvages (celle suivant les deux Dieux s’affrontant et les personnages gravitant autour d’eux).

La puissance de cette dernière est réelle, et ne bénéficie pas de la comparaison qui a pu être faite à GRR Martin et Brandon Sanderson : le style, les thèmes, la construction, tout est différent. Et c’est bien.

Ce que j’ai trouvé jubilatoire dans ce livre, ce sont les interactions entre les personnages (incluant les Dieux), la manière dont chacun manipule où se fait manipuler, dont ils évoluent. C’est une force, différente de ce qui à mon sens fait Game of Thrones ou les livres du Cosmere. Chacun des personnages, par sa construction et ses valeurs mêmes, s’oppose dans un sens ou un autre aux autres. Et ce sont ces conflits que je trouve narrativement réussis. C’est Mériane, prophète involontaire qui ne croit pas et déteste Dieu, qui se retrouve à interagir avec un croisé fanatique et sexiste, et le Dieu manipulateur et misogyne. Par nature, ça ne peut que péter, et moi j’adore.

Grâce à ça, je passais par des successions d’agacement dégoûtés, de colère indignée, d’angoisse froide et de satisfaction plaisantes. Et c’est ce tourbillon d’émotions que je recherche quand je lis, c’est ça qui pour moi compose un coup de cœur. Peu importe finalement que les prémices soient terriblement originales où reposent sur des structures connues : du moment que l’auteur arrive à en fait un mélange potent, source d’étonnement, de peur, de joie et d’appréhension, alors je suis une lectrice satisfaite. Et on peut trouver des défauts à La Messagère du Ciel, mais pour moi Lionel Davoust a réussi à créer ces émotions de lecture. Donc merci.

Un univers sombre mettant en valeur l’intrigue principale et évitant un traitement cliché

Des anomalies parcourent un territoire instable, transformant hideusement tout être vivant les touchant en un patchwork de chair, de métal et de souffrance. Ouais ça pose son atmosphère. Évidemment, les hommes survivent par leur foi désespérée à un culte plutôt Loyal Neutre que Loyal Bon. Allez, une couche de conflits supplémentaire ; j’ai pas mal salivé.

Si tout ça vous paraît bien cliché, n’ayez crainte ! Pour moi ce livre démontre parfaitement qu’on peut prendre des thèmes vus et revus et les retourner pour en faire quelque chose de neuf et de satisfaisant.

Par exemple : la religion-qui-ressemble-au-Christianisme-mais-en-pire, c’est même plus qu’un cliché, c’est un agacement continu. Mais ici, j’ai complètement accroché. Parce que d’une part, le traitement n’est pas manichéen. L’auteur essaie en effet d’approfondir ce qu’est la foi (bien qu’un Maitre à ce sujet c’est Ugo Bellagamba avec Tancrède). Ce qui évite l’écueil numéro un de la religion tellement oppressante et horrible qu’on se demande comment elle a bien pu amasser des fidèles.

Puis, d’autre part, toute la saveur de ce thème vient de voir le Dieu créateur de ce culte agir et intervenir. Ce qui donne une petite saveur ironique à pas mal d’événements, que j’ai bu comme du petit lait. J’en redemande pour la suite !

Mais l’intrigue politique de La Messagère du Ciel pèche par une qualité inférieure

C’est là que je trouve que La Messagère du Ciel trouve une de ses faiblesses. L’intrigue politique pour moi manque cruellement de ce petit plus que le reste du livre présente, de cette touche d’originalité. On y suit un noble trop ambitieux, son neveu naïf et idéaliste et une reine dépassée par les événements. Des personnages que j’ai eu l’impression de déjà lire et relire avant, manquant de cette profondeur et cette ambiguïté que GRR Martin manie avec une grâce incontestée. Il n’y a que le retournement de situation final, dont je ne dirai rien pour ne pas spoiler, qui permet à cette partie du livre de ne pas sombrer irrémédiablement dans l’oubli.

Mon second problème étant que je n’ai pas ressenti d’opposition primaire entre ces personnages, contrairement au reste du livre. Certes, leurs buts diffèrent, mais Juhel (le noble ambitieux) le dit lui-même : en soi, il aime bien et comprend la reine. De ce fait, ces conflits paraissent ternes, comparés à ceux de Mériane/son Dieu/le prêtre croisé ou même ceux de Chunsène, personnage secondaire déterminée à ne pas mourir alors que tout l’y pousse.

Honnêtement, à ma deuxième relecture, j’ai complètement sauté ces passages, et mon plaisir de lecture s’en est trouvé grandit. J’espère que la présence de ces personnages sera mieux intriquée dans l’ensemble lors du second tome (voire même, complètement sautée).

Pour aller plus loin

Vous avez aimé La Messagère du Ciel ? Retrouvez le site de l’auteur, Lionel Davoust, et ma critique du second tome, Le Verrou du Fleuve.

Les Dieux qui parlent aux mortels et se font la guerre à travers eux, ça vous emballe ? Essayez donc La Voie des Rois : uniquement pour les plus courageux avec des centaines d’heures de lecture à disposition.

Vous aimeriez approfondir les questionnements sur la foi et la religion que Lionel Davoust esquisse ? Vous pourriez aimer la série des Fils-des-brumes, encore de ce dieu de Brandon Sanderson. Sinon, ma révélation métaphysique, ce fut Tancrède d’Ugo Bellagamba, un condensé d’Histoire, de style et de psychologie.

Pour vous aussi, ces intrigues de cour manquaient d’un certain piment ? Si ce n’était pas déjà lu, redirigez-vous vite vers ces classiques que sont L’Assassin Royal de Robin Hood, ou Le Trône de Fer de GRR Martin.