La nuit a dévoré le monde de Martin Page, tension parfaite (5★)

Dans La nuit a dévoré le monde, Martin Page a mêlé avec talent une atmosphère prenante et tendue, des zombies, un raté pour héros, des touches d’humour, et surtout, la fin du monde

« Il y avait une drôle d’odeur. Ce n’était pas l’habituel mélange marijuana, tabac, parfum, sueur, vin. J’ai éternué au moment où j’entrais dans le salon. Le rouge couvrait tout. J’ai porté mon regard sur le sol, les murs : du rouge, du rouge, du rouge. Je ne comprenais pas. J’étais hébété, perplexe, perdu. La réalité de ce que je voyais n’a pas tardé à me sauter au visage : c’était du sang. A son odeur se mêlaient des relents d’excréments et de sucs gastriques.

J’ai vomi. »

La nuit a dévoré le monde nous immerge dans les suites immédiates de l’apocalypse zombie, de manière atypique, parfois drôle et cynique, mais surtout terriblement réaliste. Avec Antoine, trentenaire un peu loser survivant par pure chance aux premiers massacres, nous voilà plongés dans un Paris ravagé. La tension et l’angoisse sont au rendez-vous alors qu’Antoine se barricade dans cet immeuble, a l’écart des zombies qui ne sont pourtant jamais très loin, à l’arrière-plan. Le style caustique mais proche du lecteur est parfait pour raconter la fin du monde.

Si vous aimez les histoires qui interrogent sur l’écroulement de la civilisation, la survie de l’homme face à un environnement hostile, et les atmosphères tendues : foncez.

5/5

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La Nuit a dévoré le monde Martin Page

Martin Page a créé une tension magistrale qui m’a happée sans retour possible

J’avais un peu choisi ce livre au pif, je dois l’avouer. C’était ma quête habituelle en librairie, au rayon SF-Fantasy-Fantastique, à la recherche d’auteurs français. Le livre a fini sur ma Pile de Livres à Lire, prenant un peu la poussière.

Puis, nous voilà quelques semaines plus tard, un soir comme les autres. Je me cherchais une nouvelle lecture, à commencer avant de m’endormir. J’aime les débuts de roman : ils sont généralement plus lents, descriptifs, faisant rentrer doucement le lecteur dans leur histoire. Parfait pour quelques pages avant d’aller dormir.

Ahah. Ah. Ah. Ah. Quelle naïve étais-je !

J’ai été incapable de lâcher le livre avant au moins sa page 160, et encore uniquement en me forçant, pour ne pas trop écourter ma nuit. Et pas uniquement car je voulais savoir ce qui allait se passer, non. Car j’etais horriblement et complètement stressée par ce bouquin (dans le bon sens du terme). Vous savez, ces gens qui, au cinéma en face de films un peu angoissants, crient au moindre bruit fort ? J’étais comme ça, avec ce livre. Le personnage principal parle d’un bruit étrange ? L’adrénaline me monte à la tête. Un zombie approche ? Je dois lire en diagonale pour vite voir l’issue de la confrontation, tellement je suis angoissée.

Mais surtout, ce qui justement rend cette tension si puissante, c’est bien le fait que les zombies restent à l’arrière plan. Ils sont là, toujours. Ils rôdent, attendent une erreur du héros pour le dévorer. Mais pourtant, ils ne sont pas le sujet principal. D’ailleurs, il y a très peu de confrontation directe avec eux. Ils deviennent la métaphore parfaite de l’hostilité du dehors : ici, mais masqués. Distants, mais mortellement présents.

Une écriture maîtrisée au service de l’apocalypse

Alors certes, je suis un public facile pour ce genre de mécanismes. Mais l’auteur a parfaitement bien utilisé les ficelles du genre.

Le style se met rapidement au service de l’apocalypse. On a une écriture à la première personne, qui, classiquement, permet de s’identifier facilement au personnage principal. D’où l’empathie ressentie et la peur partagée avec lui. Dans l’action, les phrases, simples et courtes (mais toujours travaillées), vont droit au but, accélérant le rythme de lecture. C’est en contraste parfait avec certaines parties où Antoine cogite dans sa solitude, montrant que dans le vide laissé par la chute de la civilisation, le cerveau angoissé ne peut que soliloquer.

Plus encore, c’est l’ancrage de l’histoire dans le réel qui permet une immersion encore plus angoissante. Martin Page propose un mélange entre des éléments « fantastique » (les zombies) et banals (l’appartement parisien). De même, les marqueurs d’époque sont flous, permettant d’imaginer l’action comme pouvant être aujourd’hui. Mais ce sont surtout les petits détails réalistes qui ajoutent à la texture de l’histoire : les bouteilles d’eau conservées religieusement par le héros, sa routine de surveillance des zombies, sa razzia de vêtements dans les appartements autour… Tout pourrait être vrai.

La nuit a dévoré le monde nous interroge, par le biais d’un héros désabusé

J’adore le ton un peu acide du personnage principal. Antoine a abandonné ses ambitions littéraires pour écrire des romans à l’eau de rose, lui permettant à peine de vivre. J’avoue souvent grimacer lorsqu’un personnage principal est un écrivain : j’ai toujours trop peur d’avoir une espèce de projection égocentrique peu universalisable.

Pas ici. Car ce qui intéresse l’histoire, c’est qu’Antoine se présente comme un raté. Il a raté sa vie professionnelle, sa vie sociale et sa vie amoureuse. Notre loser vit dans un minuscule studio et se réfugie dans l’alcool aux moindres événements sociaux.

Et c’est justement son regard frustré mais lucide qui rajoute une touche d’humour bienvenue. Il tourne un quotidien morne et solitaire en situations parfois cocasses et comiques. Sa conclusion : il ne survit à ces événements uniquement car il était inadapté à notre société actuelle. Il est l’antithèse d’un héros, et même pas assez bad boy pour accéder au statut d’anti héros. Et pourtant, il survit.

Ce que j’ai apprécié, c’est que bien qu’Antoine nous livre des réflexions sociologiques, rien ne nous est asséné de manière forcée. Ainsi, La nuit a dévoré le monde devient un terrain fertile sur lequel projeter nos propres interprétations. Personnellement, j’y ai vu un questionnement sur ce qui constitue une réussite. Est-ce la survie ? La montée de la hiérarchie sociale ?

Essayez donc une plongée dans cette apocalypse zombie : rien de tel que pour remettre en cause nos certitudes !

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Pour aller plus loin : livres similaires à La nuit a dévoré le monde

Vous avez aimé vous plonger dans les détours de l’esprit d’un héros un peu loser ? Alors venez faire la rencontre de Senlin dans Senlin Ascends, un instituteur trentenaire bien plein de ses certitudes et un peu coincé, qui va se retrouver perdu dans le monde tordu et retors de la Tour de Babel.

Ce côté post-apocalyptique vous a plu ? En grand classique du genre, si ce n’est pas déjà fait, allez donc lire La route de Cormac McCarthy. Dans le genre absence totale d’espoir, on fait difficilement mieux. Pour une lecture plus légère, qui comprend en plus des zombies, vous pouvez tenter La Forêt des damnés de Carrie Ryan. C’est un livre à visé plutôt Young Adult, qui ne révolutionnera pas le genre, mais qui réussit efficacement à créer une réelle tension et une angoisse qui mord le ventre. Je l’ai lu il y a bien 5-10 ans, et pourtant j’ai encore l’arrière goût de son atmosphère sombre dans la bouche.

Le film qui est La nuit a dévore le monde en version américaine

Pour finir, j’ai une recommandation atypique à vous faire : un film.

Il est très rare qu’un film me fasse penser à un livre, ou inversement. Tous les fans de romans un jour adaptés en film le savent : il est difficile de passer d’un médium à l’autre. Le ton, le thème et l’atmosphère peuvent parfois changer, transformant l’expérience en quelque chose de different.

Dans La nuit à dévoré le monde, ce qui m’a marqué, c’est ce personnage qui selon les canons classiques n’aurait pas dû survivre. C’est sa façon de gérer sa solitude, entre soulagement et manque. C’est l’absence du péché d’actions : les zombies sont loin, une menace constante mais à l’arrière plan, qu’on oublie presque. Au point de faire des erreurs. Et cette tension, cette tension constante.

Tout ca, je l’ai retrouvé dans Here Alone. C’est un film de zombie atypique, loin des blockbusters hollywoodien. Une femme survit seule après l’apocalypse, dans les bois, loin de tout. Les zombies sont là, à la périphérie, jamais loin mais rarement à l’écran. J’ai adoré l’atmosphère, la tension constante, et la psychologie des personnages. Il y a ce même éclat du « possible », cette impression que si une apocalypse avait lieu, ça se passerait exactement comme ça.

Surtout (et c’est la que vous vous méfiez), ne vous arrêtez pas aux notes d’Allociné ou d’imdb. Je pense sincèrement que ces moyennes basses sont dû à la déception des spectateurs s’attendant à un film de zombies classique. L’erreur des producteurs a été de markéter le film de cette manière, alors que, comme dans La nuit a dévoré le monde,, les zombies sont des personnages très secondaires, le sujet principal du film étant la survie de l’homme au crépuscule de l’humanité.